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L'éducation nationale mise à mal

Intervention de Nicole Eschmann, vice-présidente en charge des lycées

Bien que 150 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans qualification ni diplôme, en 2011, les suppressions de postes d’enseignants, d’éducateurs et de personnels administratifs se succèdent depuis plusieurs années.
A la rentrée 2011, avec 74 000 élèves en plus par rapport à 2010, 16 000 postes d’enseignants seront supprimés, faisant passer le nombre de suppressions à 66 000 depuis 2007, ce qui équivaut à rayer de la carte une académie plus grande que Toulouse. En Bourgogne, 186 dans le second degré.

Depuis son arrivée au ministère de l’éducation nationale, Luc Chatel s'essaie au management en important des méthodes de gestion de son ancien employeur, l’Oréal, aidée de l’ex-DRH de la RATP, connue pour avoir créé une « alarme sociale » qui donne cinq jours aux syndicats pour exposer leurs revendications avant de déposer un préavis de grève.
La réforme du lycée général et technologique, accompagnée de celle de la gouvernance des établissements se met en place au pas de charge : accroissement du pouvoir du chef d’établissement dans le cadre d’une autonomie accrue des établissements et de leur mise en concurrence, réduction des horaires disciplinaires des élèves, orientation scolaire centrée sur la découverte des métiers et l’information au service d’une meilleure gestion des flux, transformation des missions des enseignants qui doivent passer plus de temps sur leur lieu de travail pour accomplir des tâches nouvelles dans l’encadrement et l’orientation...

La disparition des filières STI (sciences et technologies industrielles) et STL (laboratoire) différenciées, au bénéfice d’un tronc commun censé simplifier l’offre de formation, est un grave coup porté aux formations préparant une entrée dans la vie industrielle à Bac ou Bac +2, aux entreprises qui n’auront plus ce vivier d’emploi à disposition, et entraîne la « reconversion » d’un certain nombre d’enseignants :  Ils recevront un logiciel pendant les vacances d’été et devront se former tout seuls en deux mois pour passer de l’enseignement, par exemple, de la mécanique à celui de l’électronique, voire des maths ou de la physique

Cette évolution va de pair avec la mise en place d’une logique perverse, les primes et intéressements pour l’ensemble des chefs d’établissement, d’une part de rémunération au mérite, une prime de résultats pouvant atteindre 6 000 € sur une période de trois ans, dont les critères d’attribution restent à définir.

Mais prime aussi pour les recteurs. Car cette année, plutôt que de piloter lui-même les réductions d’effectifs, le ministre en a confié la responsabilité aux recteurs, en l’accompagnant d’une prime pouvant atteindre 23000 euros, pour les plus habiles à gérer la pénurie ou les plus zélés dans la suppression d’effectifs.

Mais auparavant, le Ministre avait pris soin d’indiquer comment gérer la pénurie  dans des fiches-actions, à l’attention des Inspecteurs d’académie et des recteurs afin de leur donner toutes les "ficelles" utilisables pour supprimer les emplois au budget 2011:
- Évolution du réseau des établissements : Objectif clair « Il s’agit pour l’académie d’entamer ou de poursuivre le dialogue avec les collectivités afin d’aboutir à la fermeture des petits établissements ». Du côté des municipalités, l’annonce de la baisse des moyens ravive les craintes d’une fermeture de l’établissement.
- Réduction du volume des décharges dans le second degré
- Optimisation du remplacement dans le second degré

Lycée d’enseignement général et technologique : rationalisation de l’offre scolaire : « La réforme du lycée général et technologique offre des possibilités significatives d’optimisation aux établissements » par le biais de la dotation globalisée, de la mise en réseau des établissements, de la mise en place du tronc commun en première, des groupes de compétences en langues, de la rationalisation de la carte des langues rares et des conventions entre établissements pour les enseignements d’exploration.

Lycée professionnel : rationalisation de la carte des formations : Là aussi la formule magique est « rationalisation de la carte des formations », mais aussi, augmentation des effectifs par divisions, regroupements en champs professionnels, spécialisation des établissements, remise en cause de la politique de développement des CAP des académies.

Emplois d’administratifs

La pression budgétaire et la recherche de « gisements d’efficience » conduisent de nombreux recteurs à passer outre les dispositions pourtant clairement inscrites dans les textes.

Après avoir rogné en priorité sur les emplois hors classe (réduction des personnels d’éducation, d’orientation et de santé scolaire, administratifs et de service, des personnels de remplacement, démantèlement des CIO), on a placé en 2010 les reçus au CAPES de l’Education nationale sans aucune formation dans les classes avec un temps complet et 6 h de formation en plus, sur on ne sait quel temps libre, avec un tutorat pas toujours pas mis en place. Une entrée dans le métier  « brutale », « épuisante », « démoralisante », « catastrophique »... dont seuls les plus résistants en sortiront titularisés en juin.
Les suppressions de 2011 s’attaquent désormais à l’os, au noyau dur de l’Education nationale. On fait la « chasse aux petits effectifs » en supprimant les filières « non rentables », comme les langues anciennes ou rares, les formations postbac (STS notamment) ou professionnelles (CAP, BEP).On regroupe des classes de séries différentes en première dans les matières du tronc commun instauré avec la réforme du lycée.

Le levier le plus puissant est la Dotation Horaire Globale (DHG) par établissement, total des heures allouées par le recteur pour le fonctionnement de l’année scolaire à venir, à partir des prévisions d’effectifs et de la catégorie de l’établissement : le collège ou le lycée doit en déduire lui-même le nombre de postes et de classes qu’il aura à la rentrée prochaine. Grâce aux troncs communs mis en place par la succession de réformes (Bac Pro supprimant CAP et BEP, les troncs communs de seconde, et de première, réforme des STI, des formations sanitaires et sociales, bientôt des BTS), on passe aisément d’une moyenne de 27 élèves par classe à 35.
La perversité supplémentaire, après la diminution des heures de la DHG, consiste au remplacement d’une partie importante des heures postes (de 8 à 10), donc des postes d’enseignants, par des heures supplémentaires.

Cela conduit aux 186 suppressions de postes, mais aussi à des transformations de postes en demi-postes, au roulement d’un professeur sur plusieurs établissements parfois éloigné de plusieurs dizaines de km. Comme il reste des heures supplémentaires à faire en quantité, on met la pression pour que les enseignants les acceptent au-delà de l’heure réglementaire, et si c’est infructueux, le proviseur tente de  recruter un vacataire par petites annonces.

Le gouvernement légitime ainsi un « travail au noir » dans l’enseignement, avec des HSA exonérées d’impôts et de cotisations pour la retraite…
De même, ces HSA ont soulevé une autre problématique : les enseignants pourraient donc travailler plus ! est-ce la préparation du changement de statut ?
Les critiques s’accumulent contre le service public de l’Education : tout bénéfice pour la préparation du passage au privé ?

Dans les établissements l’impact des suppressions se traduit aujourd’hui par: 
Plus d’élèves par classe : Des groupes de 35 élèves qui deviennent la norme, « c'est plus frontal et moins efficace en termes de pédagogie ». La classe elle-même, en tant qu'unité pédagogique, « est en train de sauter ». On parle de groupes, plus de classes. A plus de 30 élèves, on a des conséquences sur la qualité de l'enseignement, mais aussi sur la discipline et la sécurité.
Moins de dédoublements de cours : Ça s’annonce problématique en langues. La réforme prévoit un dédoublement dans certaines matières qui ne sera pas possible, les lycées seront donc hors-la-loi.
Moins d’options : les langues anciennes latin, grec, ont déjà été massacrées. Le choix sur les langues vivantes va continuer à se réduire. Des certains cas, un élève commence des études d’allemand, puis est obligé de les poursuivre en anglais.
Moins d’enseignants titulaires : des enseignants mal formés ou pas formés…sans diplôme d’enseignant… ceux qui ont travaillé pour passer le concours dont le recrutement a baissé de moitié d’une année à l’autre, des reçus au concours non titularisés en fin d’année…
Moins d’enseignants disponibles : surchargés d’heures supplémentaires, les enseignants sont moins nombreux et moins disponibles dans les établissements. Des élèves n’ont pas d’enseignants des semaines durant… La réduction des personnels limite le nombre d’adultes dans les établissements : pour des raisons de sécurité, on les remplace par des policiers, c'est une hérésie pédagogique et citoyenne.
Moins de soutien aux élèves : Nous allons nous retrouver à faire de l’accompagnement personnalisé… en classe entière.
Explosion des emplois précaires sans formation professionnelle : les vacataires recrutés par petites annonces ne courent pas les rues : difficile de recruter pour 6 h de cours par semaine.
Explosion des heures supplémentaires alourdissant et dégradant le travail

2. La contestation prend de l’ampleur avec le rejet massif dans les Conseils d’Administration de la DGH. Chacun, parent, enseignant, membre de la direction, élève, élu, se rend compte aujourd’hui des dysfonctionnements sur la mission de l’EN, des dégradations des conditions d’étude des élèves et de travail des personnels :
En alourdissant, à la fois, les effectifs des classes et les services des enseignants, en leur imposant la prise en charge de classes supplémentaires, en multipliant les services partagés entre 2 ou plusieurs établissements, en remettant en cause le remplacement et sa qualité, le gouvernement nuit à la mission de service des établissements scolaires. Il déconstruit l’école publique pour créer un système inégalitaire et injuste.

Les parents s’aperçoivent que les attaques au quotidien contre l’Education Nationale touchent maintenant leur propre enfant.

Le syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale (SNPDEN) évoque «l’incohérence de réformes promises à moyens constants, qui sont d’avance inapplicables dans leur totalité puisque les heures d’enseignement ne pourront être attribuées ». La diminution de moyens «réduit à zéro la moindre velléité d’autonomie des établissements et fait des personnels de direction de simples exécutants, sans aucune marge de manœuvre pédagogique ». Il estime que « ce sont les enseignements eux-mêmes qui sont désormais remis en cause ».

Partout, les conseils d’administration contestent la DGH. Certains recteurs ont repoussé les CDEN après les cantonales sous prétexte de réserve. Pas tous la même conception de l’obligation de réserve, comme à mâcon le 10 mars pour la manifestation appelée par la Chambre d’Agriculture de Saône-et-Loire. Devant cette casse, les profs ne rendent pas les armes mais les palmes (académiques). Des CA démissionnent en totalité . Dans certains lycées, aucun professeur ne siège aux conseils de classe.

Mais notre recteur a mis un tampon entre le Rectorat et la contestation en promouvant cette année les inspecteurs d’académie responsables des lycées : un tampon efficace ?

 
La suppression des fonds régionaux est la dernière en date des attaques indignes du Ministère de l’Education nationale. Ces fonds, gérés par les établissements scolaires, permettent entre autres d’aider les enfants des familles les plus en difficulté pour la prise en charge de leurs frais de restauration scolaire. Comme il est impensable de laisser des jeunes au bord du chemin dans la satisfaction de leurs besoins vitaux, cette décision scandaleuse constitue en réalité un nouveau transfert de financement déguisé vers les collectivités locales.

Le gouvernement fait le choix de la régression. Il a fait aussi ce choix en supprimant la formation initiale des enseignants, entraînant ainsi démissions et effondrement du recrutement. Dans le même temps, la majorité parlementaire a décidé de favoriser l’enseignement privé au détriment du service public.
Le gouvernement ne prépare pas l’avenir. Ses choix dessinent une Ecole où les inégalités seront renforcées, une Ecole plus dure pour les moins favorisés, une Ecole où la concurrence entre établissements, par l’abandon de la sectorisation, sera la règle. Les enquêtes internationales, comme PISA, confirment que les inégalités se creusent. Le gouvernement ne répond qu’avec des effets d’annonce.

La nécessité d'un véritable débat sur l'avenir de l'Ecole publique devient crucial : La France a été pointée par le centre d’analyse stratégique comme étant le pays de l’OCDE ayant le taux d’encadrement le plus faible. Au moment où les évaluations nationales et internationales indiquent qu’il y a urgence à améliorer l’efficacité et l’équité de notre École, des décisions s’imposent et elles ne peuvent être que politiques.

Aussi, j’invite tous les Conseillers régionaux, membres des conseils d’administrations des établissements, à soutenir l’action des enseignants qui ont signifié un refus collectif des Heures Supplémentaires qui détruisent l’emploi et les forcent à réduire leurs exigences de contenus, d’apprentissage, de travail, de suivi et d’évaluation des élèves et d’attention individuelle qu’ils doivent leur porter.
Je vous invite à refuser de voter les dotations des établissements (DGH) qui traduisent les conditions inacceptables auxquelles sont soumis les lycées pour préparer la rentrée 2011.
Je vous invite à être aux côtés de la communauté éducative le 19 mars pour défendre le service public d’éducation et son engagement permanent pour la réussite de nos jeunes.

Posté le 14/03/2011